AccueilAccueil  FAQFAQ  RechercherRechercher  MembresMembres  GroupesGroupes  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  

Partagez | 
 

 Requiem

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage

Invité

Invité


Message(#) Sujet: Requiem Mar 12 Déc - 15:14

Il allait être de service et pourtant, le tintement de sa fourchette contre le bord de son assiette signifiait qu'il n'avait pas encore pris place dans son rôle de pianiste.

Sous ses yeux s'étalent les restes de bœuf baignant dans la sauce, le bouillon qui tourne, tourne dans le reflet de ses yeux et reflète peut-être le refus d'émettre une symphonie de plus pour aujourd'hui. Mais le choix est un luxe qu'il ne s'accorde pas pour le boulot. Quand on la choisit, cette vie de pianiste, on s'en occupe, et même : on l'entretient jusqu'à ne plus pouvoir caresser les dents noires et blanches. Jusqu'à ce que la mort vienne nous chercher ou mieux ; que notre moitié nous déchire de l'intérieur.
Quelque part, il entend que la panthère a sa musique en horreur.
Qu'elle découvre les crocs à la moindre note jouée.

Ce soir le bar est loin d'être vide, mais n'est pas surchargé non plus. On compte les trois dernières tables du fond remplies, quelques tabourets du comptoir occupés, puis des âmes in-identifiables planquées par la pénombre de la lumière trop tamisée. Ça ressemblait un peu à ces auberges perdues en pleine campagne embrumée des mythes Écossais. Ceux où la Mort approche à pas feutrés.

Une main aux doigts charnus secouent son épaule : le patron. Il attend sa berceuse nocturne. Solel, qui était assis au bout du comptoir, acheva de vider son verre de vin rouge et essuya les restes de son crime gustatif à coup habile de serviette. Les quatre pieds de sa chaise hurlent au mouvement de recul (qui y soupçonnerait un fabriquant de son ?) et le brouhaha de la taverne s'affaiblit quand on sait que le musicien s'approche de sa muse, piano droit fait de bois.
(...)
Il n'y a rien, aucun son qui ne sorte d'entre la cage de ses lèvres.
Le couvercle de l'instrument dénude une série monochrome de lames musicales et enfin, le siège molletonné réceptionne son poids. Un objet de noblesse dans un lieu décrépi. Puis une succession de secondes s'échoue et, finalement, ses premiers arpèges décrivent les valses d'un temps. Un rythme doux et régulier qui vient assommer un public ivre, rythme peut-être même trop passe-partout pour celui qui s'y connait. Des yeux attentifs surprennent l'absence de partition pour guider le pianiste ; c'est trop simple, trop fluide. La mise en bouche ? Peut-être bien le véritable repas du créateur de son.


Dernière édition par Solel Phoenix le Mer 14 Fév - 19:08, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas

Invité

Invité


Message(#) Sujet: Re: Requiem Ven 15 Déc - 18:38

Requiem



Solel & Alice


J’ai jamais vraiment été regardante sur les petits boulots. Tout d’abord parce que j’ai besoin d’argent, c’est une évidence. Ensuite, parce que je ne prétends pas à des postes qui me limiteraient dans mes actions. Adieu le petit bureau et la petite place de secrétaire. Paul pourtant, il voudrait tellement que j’occupe ce genre de fonction. Il m’a connu dans la crasse, sait parfaitement que je m’y plais mais s’obstine encore et toujours à vouloir me faire rentrer dans un moule qui ne me sied absolument pas. Il voudrait me voir dans de jolies robes parce que « c’est comme ça que s’habille les filles, Alice. » Le problème de Paul, c’est qu’il est conservateur. Il est né il y a de ça bien trop d’années et pense – à tort – que tout devrait rester dans les clous. A l’entendre, le monde ne devrait pas évoluer. La technologie gangrène ce dernier, fout en l’air les relations humaines. Et bien entendu, lorsqu’il aborde le sujet des métamorphes, alors là, plus rien ne l’arrête. Il crache et crache son venin comme si, à force de me le rabâcher, cela finira par rentrer dans ma caboche de gamine mal lunée. Imperméable à ses remarques, imperméable aux avis - puisque moi-même incapable d’en avoir réellement, je le laisse s’égosiller avec véhémence pendant que je rêvasse.
Et Paul, il n’approuve pas vraiment que je promène le chien de sa voisine, Bernadette. Un chihuahua ridicule qui adore chier sur le trottoir. Moi, au départ, je ne savais pas que c’était interdit. Qu’il fallait ramasser ce genre de chose dégueulasse. Qui n’a pas déjà pilé dans une bouse, sans déconner ?
Mais j’ai compris l’utilité des petits sacs qu’elle m’a tendu, Bernadette.
« C’est pour Pépette. » qu’elle a dit. Et je me souviens m’être demandée ce que je devais bien en faire, de ses petits sacs senteur Jasmin. C’est au cas où je perde la chienne et qu’elle passe sous les roues d’une bagnole ? Genre pour ramasser les morceaux sans en foutre partout ? C’est étrange mais pourquoi pas.

En pratique, les sacs s’avèrent vachement utile quand, le petit truc qui s’agite au bout de la laisse et qui se prend pour un chien, commence à crotter partout. Alors, c’est pas tant que ça me dérange moi mais les regards autour… putain. Et je pense naïvement que ce chien est ridicule et qu’ils se demandent pourquoi j’en possède un. Mais non. Une autre vieille s’insurge. « Allons donc ! Vous ne ramassez pas les crottes de votre chien, mademoiselle ?! » Elle me dévisage et elle me juge, la bécasse. « Euuuh » est la seule chose que je réponds sur l’instant. Puis elle me tend un sac, jumeau de ceux donnés plus tôt. « Allez ! Prenez-le et ramassez. On aurait dû vous apprendre à vous occuper de ce pauvre petit animal. »
Et elle m’agace, un peu, beaucoup. Toutefois j’exécute et elle me regarde avec un petit air satisfait.
« ‘Voyez, vous devriez réfléchir à qui vous dites ça m’dame, un jour vous pourriez avoir des problèmes. Parce que concrètement, j’ai juste envie de vous jeter ce sac à merde dans la gueule. Mais merci pour vos conseils. Ne me remerciez pas pour les miens. »
Il pousse un hoquet la vieille bique, porte la main à son cœur comme si je venais de l’offenser pour des années.
On ne croirait pas qu’il existe un monde à part. Le monde des propriétaires de chiens. Ceux qui se retrouvent tous, dans le parc, qui discutent croquettes, laisses et colliers comme des mères parleraient de laits et de couches. C’est ahurissant et déconcertant.
La promenade de Pépette touchant à sa fin, je retrouve l’appartement cosy de Bernadette qui souhaite connaître tous les faits et gestes de sa précieuse petite chose. Chose qui lui lèche bouche et nez. Et c’est tentant, putain, de lui dire que justement, Pépette, elle s’est nettoyée le cul juste avant de rentrer… Mais à la place je me tais, récupère mon petit billet et sors de chez elle. Moi, je comprends pas les gens trop riches qui prennent leurs animaux pour des gosses. Le chien, le chat, le hamster ou je sais pas quel foutu animal est juste incapable de connaître la valeur de tous ces trucs. Autant aller filer son argent à des associations. Ils sont écœurants.

Je décide de trouver un bar pour boire et boire et boire jusqu’à m’en défoncer les sens et oublier Bernadette et Pépette. Elles me filent la nausée.
Dans une venelle, la devanture éclairée aguiche mon œil. Pas trop lumineuse non plus, juste un écriteau dont les néons grésillent. Le genre d’endroit parfait, pas trop bondé. Fesses posées sur le tabouret près du bar, je commande un verre et ne prête pas attention à ce qui se passe autour. Comme toujours, fidèle à moi-même. J’évite les regards des autres, me contente de m’occuper du liquide ambrée qui dévale la trachée.
Ce doit être le troisième quand un gars s’installe au piano pour nous offrir quelques notes douces. Je n’écoute jamais de musique. Tout simplement parce que j’en ai jamais eu à la maison. Paul a bien essayé de me faire écouter de l’opéra mais j’ai cru que mes tympans allaient éclater. Je n’ai jamais compris l’attrait pour les sons. Les seuls dont je me souvienne de mon enfance, sont les cris, les coups de sifflets et les commentaires sportifs que crachait la télé de notre salon dégueu.
Certains mirent le prodige, commentent ce qu’ils entendent quand d’autres n’en ont tout simplement rien à branler. Je tends à faire partie de la deuxième catégorie.

Cela fait plusieurs minutes déjà, qu’il pianote le brun. Une musique calme et apaisante que je me surprends a finalement apprécier en fond sonore. Jusqu’à ce qu’un type s’installe à côté de moi. Son coude effleure le mien et je le retire avec empressement. « Tiens, mais ce serait pas la petite chienne de fille de Campbell ? » qu’il lâche, le type. Un blondin qui mâchouille un cure-dent.
Absence de réponse.
« Hey j’te parle. »
Et toujours rien.
Le sourire à ses lèvres crève quand il comprend que je l’ignore. Prend ça pour une déclaration de guerre ouverte. Alors le gars, il malmène le bras qu’il enserre de ses griffes d’aigles. What the fuck ! Des griffes d’aigles ! Je comprends alors ce qu’il est. Mais cette fois, aucune fascination.
J’ai compris que le nom de Paul était problématique la première fois que j’ai rencontré Rafe. J’ai compris, combien les siens et les autres pouvaient le détester pour ce qu’il était. Et comme toujours, vous jugez sans savoir.

« Lâche-moi » crache-je alors, hargneuse.

« Finalement tu parles ? ahah. Allez viens, on a des trucs à s’dire ma belle.
-Non.
-Quoi non ? J’te demande pas ton avis de princesse putain. »

Et il tire fort, égratigne la chair sous le tissu à cause de ses serres.
Le tabouret râpe sur le parquet dans un bruit strident avant de tomber dans un claquement. Tout le monde se tait. Le brouahah ambiant cesse dans la seconde avant que le gérant ne sorte son nez et gueule « Sortez d’ici ! Pas d’ça chez nous ! »
Il est content le blondin avec ses deux débiles de potes qui ricanent comme des hyènes.
J’ai pas le temps d’ouvrir la bouche pour rétorquer une connerie que je suis déjà dehors, allongée sur les pavés froids d’Inverness. Paumes abîmées pour retenir la chute et eux en pauvres prédateurs. Ils tournent et tournent. Et y a la peur qui s’insère au bedon.





Dernière édition par Alice Campbell le Lun 19 Fév - 17:22, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas

Invité

Invité


Message(#) Sujet: Re: Requiem Sam 30 Déc - 18:41

Quand on joue, les gens aiment bien qu'il n'y ait pas trop de bruit, pas plus que le musicien n'en fait. Peut-être parce que ça filtre les pensées, les mots et les souvenirs. Un peu comme l'épuisette qui nettoie le bocal : y a des trous partout, mais ça donne l'illusion de nettoyage.

Beaucoup paient pour obtenir cette illusion.
Là encore, on ne parle que de quelques arpèges sur le clavier monochrome ; c'est tranquille. C'est doux même, comme les comptines de maman. Et c'est étrange, surtout. Solel, c'est loin d'être l'astre du jour que son nom effleure d'une lettre, et s'il l'est, il est la couleur noire qui brule et consume. Sa musique apaise et endort, mais on dit qu'une certaine Mort utilise exactement le même procédé pour emporter ses clients.

Il ne faut pas une oreille très entrainée pour comprendre qu'un son qui n'a rien à voir avec la partition, s'est mêlé dans l'air. L'air du bar et l'air musical : les deux se font chevaucher par les déblatérations d'un type un peu ivre, un peu rouge, un peu sale. Là près du comptoir, la vaisselle tremble sous les coudes insistants. Un nom qui attire les mauvais augures est lâché par une bouche dégoulinante d'alcool. Campbell, et ça suffit à intéresser l'assemblée générale pour qui la musique n'affecte plus. Bordel, et le boulot, t'y as pensé ? Pas moyen qu'on le paie si personne n'écoute.
Un tabouret a volé à travers le restau, avant de s'échouer sur les briques dans un cri de bois pourri.
Ses doigts minutieux lâchent l'instrument. C'est un soupir qui emporte le pianiste, cependant son attention est toujours pointée sur les dents noires et blanches qui jouent le son. Il écoute et est à peu près certain que personne n'a remarqué qu'il s'était arrêté.
Le patron s'agite, ne veut surtout pas de baston à l'intérieur. Il a raison, et jette les concernés des débâcles, hors du foyer. Comme une rouste de nuit où y a règlement de comptes : un public qui entoure la victime à terre, alors que le bourreau fait craquer ses phalanges dans un rire sardonique. C'est normalement à ce moment là que le pianiste entame la marche funèbre endiablée, accompagne le plus faible dans la chute et les méandres.
Mais là on parle de Campbell, t'as compris ce que ça veut dire. Que c'est pas n'importe qui. Que c'est un moins que rien, un vieux qui crache sur les différents, sur les Autres. Sur Solel Phoenix.

Y a que la voix féminine qui a répondu au gros lard, qui est venue détonner avec la rumeur du vieux nationaliste sans aucun état d'âme. À l'heure où il réfléchit, la fille est probablement en train de se faire refaire le portrait - et dans le meilleur des cas, l'ivrogne a simplement pas apprécié la voir assise au comptoir.
Dans le pire, elle saigne déjà.

Le chambranle accueille le poids du métamorphe félin. On trouve des paires d'yeux perchées à la vitrine du bar pour assister à ce qui se passe ; c'est un sacré spectacle, que de voir une des origines du mal causé aux changeurs de formes, se faire péter une ou deux dents. Et Phoenix c'est clairement pas son problème, même si ça concerne sa cause et sa nature. La panthère aurait rit si elle pouvait et si elle en avait eu les cordes vocales. Pour le moment elle se pourlèche les babines, assisterait bien à quelques craquages d'os humains. Elle est un peu mal avisée.
Qu'est-ce qu'il s'en cogne si elle se fait défoncer, cette petite.
La fille du vieux con qui descend les métamorphes et diffame sur eux ? Pourquoi elle serait différente. Il jugerait bien sur les apparences, comme le trio qui est en train de prendre au piège la gamine qui n'a ni serres ni crocs ni griffes pour se défendre.

Appuyé contre l'encadrement, il se dit qu'il a jamais eu à faire avec le vieux Campbell. Même si les légendes autour de lui et sa baraque sont avérées, Solel il est pas forcément en mesure de dire si ses rejetons sont comme lui. D'ailleurs, la fille, c'est peut-être même pas sa fille. Mais c'est tout, elle va se faire tamponner la figure par deux trois aigles en colère, et tout redeviendra à la normale. Y a pas la moindre trace de changement sur le visage du pianiste.
Le premier gars à la tête blonde envoie voler un coup de ranger qui embrasse les côtes.
L'autre prend par les cheveux bruns, traine un peu plus loin alors que le troisième se sert de ses pattes volatiles pour arracher un peu de chair. Des cris de douleur qui dansent avec les rires satisfaits. Ça aurait pu être le rire pendant un enterrement.
Et le pianiste de la douceur et des rêves, il bouge pas, demeure à son état de vendeur d'illusions. Les poings dans les poches qui assurent l'immobilité, y a même un peu des encouragements qui sortent de derrière son dos ; les spectateurs ils en demandent encore... Ils se sentent soulagés de savoir que c'est pas un des leurs qui est mis sur la potence, pour une fois.

Jusqu'à ce qu'ils se lassent, les gros. Ça finit les fonds de bouteilles en un écoulement liquide distinct qui court dans les gorges chaudes, et le bruit des pas qui disparaissent, marque le retour du silence, immense chape de plomb sur la gamine qui demeure seule comme elle est venue dans ce bar. Chapitre suivant la félicitée. Y a plus personne maintenant, sur les pavés, la Campbell elle a eu son compte et on lui a bien dit "Si tu reviens, tu repartiras plus. Mais pas pour les bonnes raisons, tu l'sais, fille de bâtard !" alors maintenant, on sait ce qui lui reste à faire.

Difficile de dire si c'est de la compassion, de la pitié, de la haine dissimulée, ou de la joie évocatrice qui fait avancer le pianiste vers le petit tas de chair qui témoigne de la fille Campbell. C'est peut-être tout à la fois.
Un paquet de cigarettes qui dormait dans sa poche émerge ; là entre ses lèvres, une sucette à cancer se glisse. Il s'assoit le mélomane, sur la marche du trottoir. Un peu de lumière tamisée du bar qui s'est fermé, illumine la scène comme dans la belle et le clochard. C'est l'illusion aussi qui provoque le sourire sur ses lèvres ? On sait pas, on sait plus derrière le nuage de fumée qui se fabrique après que la flammèche ait amorcé le bâtonnet incandescent.

Le tas de chair respire encore.

"Putain... Ils t'ont pas loupée." Haussement des épaules qui s’esclaffent. "Eh, je me demandais. Je suis sûr que tu sais qu'ils t'apprécient pas dans le coin, alors pourquoi tu viens trainer tes os encore jeunes ici ? Tu tiens pas à la vie."
Revenir en haut Aller en bas

Invité

Invité


Message(#) Sujet: Re: Requiem Sam 6 Jan - 17:30

Requiem



Solel & Alice


Il y a la haine dans leur regard. Luisante, puissante, dévorante.
Ils me détestent sans rien connaître. Rien d'autre que ce nom qui roule sur les langues alcoolisées. Et ça me ferait presque rire, ouais presque, si la caboche ne cognait pas le macadam, s'ils ne donnaient pas une pluie de coups juste pour se soulager, juste pour jouer.
Mais moi je ne joue pas, non. Je ne joue pas.
Corps frêle qui tente de se protéger en se repliant sur lui-même. Bras serrant côtes et tête. Et ça les fait marrer, de ce rire gras et un peu fou parce que ce soir les méta auront gagné. C'est rien qu'une petite marche sur l'escalier de la victoire mais putain, qu'elle semble leur faire du bien.
Et je voudrais leur dire qu'ils sont tellement cons. Qu'ils ne valent pas mieux que ce gars qu'ils exècrent tant. Leur dire que tout ça, c'est des conneries. Leur dire que c'est avec ce genre de comportement qu'ils renforcent les rangs des extrémistes. Et vous êtes ridicules de vous en prendre à plus faible, juste comme ça, parce que c'est cool, que c'est chouette, que vous n'aviez rien d'autres à foutre et certainement, l'envie de tabasser un peu. C'est facile sur une fille. C'est facile sur une humaine. Mais moi je suis pas conne. Pas autant. Moi, je détesterai pas votre race ce soir, je détesterai seulement chacun d'entre vous. Et sans doute un peu aussi, ces débiles qui s'agglutinent derrière la vitre. Ouais. Les lâches encouragent, bien à l'abri, confortablement installés à leur petite table. Parce que c'est plus facile comme ça. Ça ne demande pas beaucoup d'effort ni même beaucoup de courage de gueuler derrière une baie vitrée et d'agiter le poing avec fierté.

Y a la souffrance qui irradie par vagues dévastatrices. Ils se sont épuisés, fatigués de se battre sans aucun répondant derrière. C'est que ça paraît vachement moins amusant, pas vrai ? De tabasser une gonzesse qui se contente de se rouler en boule en gémissant. Ça manque de testostérones, de coups dans la gueule. Et le public se disperse, plus tellement amusé lui non plus. Alors les gars se cassent, rentrent boire un verre qu'ils estiment avoir bien mérité. Un verre qui leur sera sans doute même offert en bonne tournée générale. Y a les menaces qui sont balancées et qui peinent à pénétrer la psyché à cause de l'épais coton qui borde la boîte crânienne.
Respiration chaotique quand je me trouve sur le dos, cherchant à retrouver mes esprits. Air expiré sèchement dans une grimace. Les côtes tiraillent et rendent la cage thoracique douloureuse à souhait. Je ne pense qu'à une chose. Prendre un whisky ou deux, ou quatre ou six. Les yeux papillonnent sur le ciel noir et voilé. Absence d'étoiles et de lune, sagement cachées par d'épais nuages. Un gars installé pas trop loin semble admirer le spectacle. Et qu'est-ce que tu veux, connard ? T'es le mec qui vient décider du K.O, qui vient applaudir la résistance, juger la prestation de ses potes ?
Toux épaisse et glaireuse. Je me redresse et mollarde non loin de ses pompes. L'arcade pisse son carmin et je lève enfin les yeux sur lui. Le gars, c'est rien d'autre que le pianiste. Y a un sourire bizarre qui étire les badigoinces. Et t'aimerais ça, dis-moi, qu'on te brise les os des doigts, dis-moi ? Juste pour savoir, juste comme ça, voir si ça t'empêcherait de te radiner dans un bar pour jouer tes airs à la con.

La clope est arrachée à ses lippes, pincée entre pouce et index. Taffe prise aussitôt recrachée à sa gueule en volute bleutée.

« J'vois qu'on a notre captain obvious. »


Moquerie délibérée. Je sais pas à quoi je ressemble mais j'imagine que le sang ça fait pas vraiment folichon sur le coin de la gueule et que l'hématome à la pommette gonflée ne devrait pas tarder à se former dans une jolie teinte de rouge violacée. Je tire à nouveau sur le bâton embrasé avant de le lui rendre.
Je tente de me lever mais comprends très vite que c'est trop tôt. Une myriade de points blancs viennent m'empêcher de bouger et me laisse le cul vissé au sol. Je me replie un peu, me hisse et m'assois à côté du captain.

« Je vois pas pourquoi je cesserais de venir ici ou ailleurs. Que je sache, l'habit fait pas l'homme et ce que branle mon oncle le regarde. »


Et je pourrais m'étendre sur le sujet en long en large et en travers. Je pourrais me fatiguer à lui expliquer, à lui et aux autres, que c'est pas parce que nous avons du sang en commun, que ça fait de moi une névrosée comme lui. Ça fait pas de moi une extrémiste. Je pourrais lui dire que c'est une raisonnement complètement con et qu'ils sont pas malins, les autres débiles qui m'ont coincé pour me cogner. Ouais, je pourrais lui raconter mais je ne fais rien. Je n'ai pas envie de me fatiguer, de m'emmerder avec ça. Il peut bien penser ce qui lui plaira, à lui. C'est pas comme si je m'emmerdais avec l'avis des gens que je croise.
Et l'air renfrogné est quitté, la toux me fait carrément agoniser. Glaviots ensanglantés qui vient s'étaler entre mes cuisses trop maigres.
L'autre il reste là sans que je sache vraiment pourquoi. Curiosité malsaine ? L'envie de finir le travail de ses petits copains ?

« Et quoi, tu restes là pour m'offrir un verre ou tu vas me dire que j'ai les yeux bleus comme si je le savais pas déjà ? »

Moi, je suis pas contre un peu d'alcool. Jamais contre, non. En autant que tu serves à quelque chose puis après tout, vu que t'as pas bougé ton cul pour leur dire d'arrêter et que tu t'es contenté d'y aller de ton petit commentaire merdique, tu peux bien faire ça.

« Prends la bouteille, je t'attends là si ça te dérange pas. »

C'est que j'ai quand même pas décidé de crever ce soir.


Revenir en haut Aller en bas

Invité

Invité


Message(#) Sujet: Re: Requiem Dim 14 Jan - 16:13

Il y a quelque chose de fort, de curieux et d'un peu puissant qui élève la Campbell à un rang supérieur à la bête de foire. Pas un simple linceul dans lequel on jette la fleur blanche pour célébrer le départ vers l'au-delà ; ça tient du bocal de curiosité où flotte l'embryon aux yeux clos. Là, celui qu'on trouve au coin de la rue, exactement comme un bar où on abandonne les songes.
On abandonne la chair et les pensées dans une vague de soufre qui englobe les poumons d'une déferlante. Un peu comme Solel, ce qu'il ressent quand la fumée lui retourne à la gueule, embaumant ses naseaux du parfum âcre sanglant et chimique. Mon dieu, ça a quelque chose de bon, qu'il dirait.

Y a un battement de son cœur qui lâche, qui rate complètement. Sa cage thoracique elle tremble, déchante un peu mais avec une fierté qui laisse rien voir. Il saurait pas dire précisément ce que c'est. C'est comme quand quelqu'un enclenche chez vous un sentiment de pitié tel que vous ne vous seriez pas cru capable d'être encore surpris par la chose, quelques secondes plus tard. Pris au détour par un croche-pied alors que vous étiez pourtant certain que vos pompes étaient faites pour garder le sol horizontal sous votre poids. Bordel.
Les sentiers vermillons sur la face féminine rendent les traits fermes et acerbes, tirent les rides de la fatigue et les bleus du rouge sang. C'est drôle, mais malgré toutes les contusions et malgré toutes les hématomes, cette fille, putain, on dirait qu'elle souffre pas. On dirait qu'elle souffre plus, et depuis longtemps.
(Autre battement de cœur qui foire)
Merde. Il pourrait être aveugle ; son boum boum des familles réagirait pareil.

Le chatouilleur de clavier se décide enfin à parler.

"Ils ont fait ce qu'ils avaient à faire, non ? Je n'ai pas participé ; ça fait de moi le méchant dans l'histoire ? Je prendrais ma présence comme de la compassion."

Mais c'est pas vrai, il ment comme il respire et il sait. Conneries. Il sait que trop bien, la fille, elle pourra le penser, lui cracher la bile sanglante à la tronche : il sait. Et alors, qu'est-ce qu'on peut faire de plus après une marave comme ça sur les pavés humides de la ville ? Beh rien. Des braves auraient déplié la carte vers l'hôpital ; les autres auraient fait mine d'avoir rien vu. Mais Solel il a vu, (bien vu) et pourtant il lève pas son poids du trottoir, demeure à l'état d'homme spectateur contemplatif d'un tableau du Christ. La pulpe de ses lèvres tirent une autre bouffée de particules blanches, installent les sensations agréables du Posé, du Tranquille on n'est pas en conflit.

... Oh. C'est vrai. Il a du boulot, le solitaire. Il sait que s'il retourne pas s'asseoir sur son siège face aux touches monochromes, on le paiera pas ce soir. Et ce serait dommage, pas vrai ? Surtout à cause d'une inconnue battue dans la ruelle d'à côté.

"On hésite à rentrer une deuxième fois ? Ce n'est pas sûr, tu sais, qu'on te reconnaisse avec la gueule cassée." Rejet d'un nuage opaque qui ressemblerait à ceux d'Absolem dans un certain conte britannique. Le sourire illuminé, il a pas disparu de ses lippes. Il s'est même un peu plus fêlé qu'auparavant, haussant les zygomatiques taquins. "Bouge pas." Oui, la fille, elle a l'expression narquoise qui chamboule un peu, qui donne envie de se barrer pour revenir.

Et c'est tout. Le pianiste, il se tait, oublie les esquisses et abandonne sa sucette à cancer entre les lèvres de l'éclopée. C'est pour elle, maintenant. Puis il réajuste le col de son beau costard tout chouette, tout fringuant, et déplace sa carcasse dans l'intérieur du restau, à nouveau. À partir de là, tout ce qu'on sait, c'est qu'il y a du silence ; le passage d'un rire fantôme ; soudain un coup de poing pas content sur le comptoir. Et des bruits de verre. Surtout du verre. Et voilà Phoenix qui réapparait dans toute sa splendeur, la mine tricheuse qui aboutit à l'impression du C'est pas grave on m'a rien dit.
Bruit d'un cul de bouteille contre le tarmac mouillé. C'est moitié plein moitié vide ; dépend des dixièmes qui restent à l'humaine.

"Une connaissance disait que l'ambre liquide était du genre compréhensif. Je n'ai pas pris la peine d'embarquer les verres, on n'est plus à ça près."

Si l'inconnue au visage bancal boit pas ; il le fera. Son discours scabreux, il le tient d'un lion qui dort debout sur les tabourets d'Inverness, à la manière de cette fille tantôt. Le genre d'homme à l'esprit tordu et au regard trafiqué par la boisson. Bordel mais ils sont tous pareils ! (On change pas une équipe qui gagne...) Et à tour de rôle le whisky dégringole dans les gorges chaudes, serrées comme si elles avaient chanté toute la nuit. On paye pas pour un peu de chaleur, pas ce soir... Oh, oh, oh. Solel il sent les degrés Celsius qui grimpent en flèche. Il se demande si la Campbell elle souffrirait pas un peu quand même, derrière sa trogne dure comme de l'acier trempé.
Revenir en haut Aller en bas

Invité

Invité


Message(#) Sujet: Re: Requiem Ven 19 Jan - 9:35

Requiem



Solel & Alice


Les paroles du brun tourmentent la psyché. « Ils ont fait ce qu’ils avaient à faire ». Commentaire risible au possible qui me percute maintenant qu’il a disparu à mon horizon, ce con. Est-ce que je dois chialer parce que la vie est injuste ? Probablement mais j’ai compris que c’était ça la vie. Un monticule d’injustices se superposant les uns aux autres. Et ça donnerait envie de pleurer, ouais, si on ne se contentait que de le regarder, ce gros tas de merde. Et moi, moi je pourrais en rire si les côtes ne me faisaient pas souffrir le martyr. Je pourrais m’esclaffer, tellement mon karma est en train de me faire un gros fuck. Cette histoire de nom n’avait jamais été aussi présente auparavant. Ouais, avant, je pouvais aller partout où bon me semblait sans être inquiétée que quelqu’un ne me tombe sur le coin du nez. J’imagine que les activités de Paul se sont densifiées depuis qu’il est à la tête de toute cette merde. Je tire une dernière latte sur la clope qu’il a délaissé entre mes lippes asséchées. Le mégot voltige et disparait dans un caniveau. J’attends, grimace quand la pulpe des doigts caresse la pommette meurtrie. J’ai l’impression qu’on vient de me rouler dessus. La respiration est courte, emplissage des poumons difficile à cause de la douleur qui survient à chaque bouffée d’air avalée.
Et il revient, le brun. Bouteille qu’il tient fermement entre ses mains.

« Si tu veux mon avis, elle avait raison, ta connaissance. »

Et l’ambre dévale le gosier. Gorgée avalée avant de tendre la compréhensive à ce comparse particulier. Il n’a aucune raison d’être là et s’il pense que je suis capable de méditer ou d’avoir des sujets profonds sur le pourquoi du comment de notre existence, il s’est trompé. Je me hisse jusqu’à lui, le minois se tord, se décompose parfois. Et je crois que la bouteille arrive à sa fin après des minutes ou des heures. C’est lorsqu’un connard sort – un de ces connards qui jubilait à l’idée de me voir la gueule par terre – et me crache dessus que je saisis que je dois me tirer. Les guibolles cotonneuses ont du mal à me porter. Je tangue comme un navire en pleine tempête, prêt à faire naufrage. Je me rattrape à ses épaules, au brun. Il a le regard profond, lui, deux gouffres qui vous avalent. Je me perds dans la contemplation, oublie que quelques secondes auparavant, j’avais dans l’idée de bouger plus loin, manière de ne pas attiser la haine de ces autres.

« Monsieur compassion, y a moyen que tu m’aides à aller genre, là-bas ou là-bas ou quelque part où tu voudras. Je crois que s’ils reconnaissent pas la gueule, ils ont soit un amour décuplé pour ma chevelure de poney, soit ils ont lorgné mes fringues trop longtemps. Bref, faut qu’on bouge. »

Le on comme si nous formions une équipe. Le on comme si c’était important et comme s’il était responsable de ma carcasse rachitique qui se presse à son corps.
Suffisamment ivre pour panser les plaies et taire les douleurs qui empêcheraient de se mouvoir mais pas assez pour paraître totalement incohérente et ne plus se souvenir de rien le lendemain. C’est que je regrette presque que la bouteille soit déjà terminée.
La mimine accroche la mâchoire du mâle, la tourne pour en apprécier le profil avant de ramener sa face. Il ne demande rien et pourtant je réponds. « Non rien, je voulais juste voir ta gueule. »

On a changé de trottoir. Petit banc à la con dur et froid qui accueille les fessiers. Un lampadaire crache sa lumière juste au-dessus comme un parfait tableau ridicule de deux poivrots qui décuvent sagement avant de rentrer à la maison. La lèvre inférieure est mordillée et y a le silence. De ces silences qui font du bien, qui permette de remettre à peu près à l’endroit, ce qui a eu le malheur de se renverser.

« T’es comme eux, pas vrai ? Et pourquoi tu veux pas me buter, toi ? J’imagine que c’est pas parce que j’ai une jolie gueule. »

Qui doit se teinter de jolies couleurs. Je me demande si le rouge commence à tirer sur le sombre.
Tous ne se montrent pas hostiles envers moi. Certains ne connaissent pas mon nom, d’autres s’en foutent ou n’y portent aucun crédit. Tout dépend du niveau d’intelligence, j’imagine et de la capacité de réflexion de chacun. De toute évidence, ces connards là-bas manquaient cruellement de jugeote.
Je ne suis pas au fait de tout ce qui se passe, je n’ai pas de télévision dans mon cocon misérable, je n’ai pas non plus d’amis qui pourraient tout me raconter devant un bon petit café ; pas plus que je n’ai envie d’ouvrir un journal en me posant dans un bar. Je préfère boire.
Alors peut-être que j’ignore des choses, je me contente d’écouter les rumeurs de comptoir. Rumeurs larguées par ces hommes qui semblent sans fond. L’alcool a brûlé les estomacs, grignoté les foies et ravagé les minois qui sont dans des teintes de rouge violet. Difficile à dire si tout est vrai ou tout est faux. Tout dépend du degré qu’ils ont dans le sang.
J’aimerais que t’expliques, que tu parles et parles et parles jusqu’à ce que je m’endorme, ouais. Même si c’est pour dire des trucs sans intérêt, juste parce que j’aime bien quand on parle.


Revenir en haut Aller en bas

Invité

Invité


Message(#) Sujet: Re: Requiem Lun 22 Jan - 18:57

Les humains, il les portait pas dans son cœur. Et il aurait pas non plus porté la fille pour la jeter sur le banc à trois ruelles plus loin. Les lèvres musiciennes ne bougent pas, ne font plus de son ni rien. Ça se laisse faire mais c'est comme qui dirait le calme avant la tempête. Ou après, c'est selon. Une main sauvage lui tourne le visage à trois-quarts ni une ni deux, juste pour voir la trogne, que ça dit. Merci, c'était gratuit. Et ? Qu'est-ce que tu vois, fille des bleus ? Un mec comme ces types qui t'ont tabassé jusqu'à te brûler le visage ? Ou bien une sorte de spot de sauvegarde juste avant de reprendre la partie ?

Juste de la haine, pas de crachat. Solel il est bien élevé, il redresse le col de son costume précieux : sans ça, il devient un homme et plus un pianiste. C'est important, savoir faire la différence. Et comme toi Campbell, il sait que les autres fondent leur jugement sur les apparences. Celui qui est bien habillé, c'est celui qui tapera toujours dans l'oeil. Dans le fond, il est peut-être bien aussi pourri que les types aux rangers. Pire encore : la panthère elle dit rien. Elle observe, terrée dans son monticule de ténèbres, ses deux points jaunes qui lorgnent la noirceur. Puis elle fait un battement des oreilles, ondule des épaules, titille la terre du bout des griffes puis bondit pour arracher un morceau de jugulaire. Tout ça, après avoir bien endormi la cible. Lui avoir promis monts et merveilles, glissé des mots doux et du miel en parole de porcelaine. C'est fourbe, comme mélange.

Il y avait un mépris profond qui nourrissait le creux de son palais. Ça, c'était l'animal. L'arcade sourcilière qui se hausse après la tentative d'évasion de l'humaine ; c'est l'humain qui comprend qu'il y a encore un peu de vie qui circule dans ces veines ouvertes. Elle a l'entaille qui lèche sa joue ; le bleu qui pend à l'orbite aux couleurs galaxie ; le sommet des genoux qui reproduit vaguement le schéma du volcan après qu'il ait vomi sa lave. Le corps incandescent, comme le bâtonnet qui a voyagé de lippes en lippes, deux minutes plus tôt. L'odeur âcre flotte encore dans les naseaux, c'est agréable.

Viens mon ange, je t'emporte plus loin. Là-haut les cieux, où tu t’assiéras pour arborer ta couronne de verre. Pas de diamants, pas d'or brut : rien que ton crâne fêlé ne puisse point porter.

Le rouge lui monte aux joues, c'est parce qu'elle sent aussi sa température monter sous l'effet de la boisson ? "Allons, c'était qu'un verre. Un petit verre... Ou deux." Il divague (dit vague ?) (oui, aux sombres héros de l'amer ? Cache ta chanson) comme si sa conscience était déjà partie. Mais en fait, c'est précisément au moment où vous pensez être complètement hors de vous-même, hors de sur terre, que vous devenez les êtres les plus lucides du monde. C'est peut-être ça, d'abandonner la réflexion, de laisser les langues se délier et de parler, parler, parler à n'en plus finir. Là dans tout ça, y aura forcément au moins un mot de vrai.

Elle pourrait être par terre (encore), debout (pourquoi faire), allongée (dormir) ou bien sur ses genoux (regarde-moi) ; Solel voit. Il ne regarde pas... Il voit juste une fille. Une fille normale. Normale dans le sens le plus noble du terme : comme toi et moi. Nous. Ensemble. Être. Pas de différence. Ma panthère ne grogne pas. Est-ce qu'elle dort ? Je l'entends qui respire. Et toi ? Est-ce qu'au fond de toi, il y a encore quelque chose qui vibre ? Parle-moi. Dis quelque chose. Oui, je suis comme tous ces types. Le genre d'homme à laisser dans la merde le plus faible. Le genre d'homme à cogner la fourmilière du bout de la botte. J'ai les poings dans les poches parce que j'ai quelque chose à cacher et j'ai l'impression que ça se voit beaucoup trop sur mes phalanges. Je ne porte pas la bouteille : on me sert les verres et je bois. Je joue du piano pour combler les vides et ne pas devoir raconter de mensonges. Ne pose pas de questions. Et oui, t'as une belle gueule.

"Viens-là." Ses doigts malappris accrochent le col et attirent le corps féminin tout entier vers lui. Proches, comme deux aimants qui comprennent en retard qu'ils sont aimants. Les souffles se croisent et signent le traité de paix. Les nez se touchent presque mais y a aucun contact sinon celui des yeux qui percent. Le noir dans le noir. Enfin il sait pas, il sait plus avec la nuit. Alors doucement. Ne t'énerve pas. "On se connait pas. Et même si me débarrasser de quelqu'un d'inconnu me dérange moins, je ne vois pas pourquoi je... Je m'en prendrais à toi." Ton choix de mots devient limité, Solel. Respire, lentement. Tu as chaud. "Alors comme ça, c'est vrai que t'as un lien avec ce fils de pute ? Lui non plus, je le connais pas. Mais j'aime écouter les rumeurs, surtout quand elles ne me concernent pas. Et là, elles parlent d'un salaud qui vise les changeurs de forme avec autre chose que des bonnes intentions. Un flingue, parfois. Tu l'as vu faire ?"

La lumière est faible. La lumière est sale. Au-dessus des têtes, un halo soufflé par le lampadaire, et ça fabrique un cercle à leurs pieds pour les enfermer dans un disque doré. L'humaine, elle en a sans doute ras le cul qu'on lui parle de la cause de ses problèmes. De la plupart de ses problèmes* attention. Mais le pianiste de l'enfer il vient rajouter sa couche, jeter un peu d'huile sur le feu qu'il ne trouve pas suffisamment attisé. Il ressent ce besoin de vouloir pousser à bout, te faire plonger, encore, encore et encore. Pour sortir la tête de l'eau en empoignant la chevelure.

On dirait qu'ils sont seuls puisque l'unique bruit qui jure c'est celui des poubelles renversées par un rat, par un chat, par un ivrogne ou par la bourrasque du vent. C'est vrai qu'on est en hiver, c'est vrai qu'il fait froid. C'est vrai que s'ils s'endorment sur le banc là comme ça, c'est pas sûr qu'ils se réveillent demain. Et cette fille, dont il a pas la main sur le nom, beh, Solel il est pas certain de vouloir la rapatrier chez elle où quelque part qui pourra lui soulager sa foutue bonne conscience. Oui, peut-être bien qu'il la laisserait pourrir sur le trottoir, comme il a laissé la foule faire pleuvoir la mort sur elle.
Revenir en haut Aller en bas

Invité

Invité


Message(#) Sujet: Re: Requiem Lun 19 Fév - 18:41

Requiem



Solel & Alice


Question débile posée là, sans réelle envie de trouver une réponse. De la curiosité ni plus, ni moins. Une envie de savoir pourquoi lui n’a pas dans l’idée de me saigner comme les autres avant lui. Pourquoi lui il s’est contenté de se rincer l’œil, de mater les coups en guise de pluie divine s’abattre sur mon minois fragile au lieu de participer, s’épancher, au lieu de donner le coup fatal. Celui qui endormirait, celui duquel on ne se réveille plus jamais. Il dit de venir là, accroche la fringue, approche et approche. Corps lové au sien et les prunelles fixées dans les siennes à se perdre dans une contemplation soudaine. T’as les yeux noirs. Noir comme la nuit, noir comme le goudron, noir comme les oiseaux de malheur. T’es un malheur, monsieur compassion ? Ouais dis-moi, est-ce que t’es le genre de monstre à se cacher dans les placards à la nuit tombée ou à te planquer sous un lit pour faire flipper ? Les respirations se mélangent, souffle chargé d’alcool. L’ivresse à ça de bon, rend les moments dérangeants seulement étranges et sans conséquences. Y a le rire enfantin qui s’échappe du gosier, et les cuisses qui sont arpentées pour s’y assoir, là, face à lui. Chaleur des corps qui se dégagent et dans laquelle je me vautre. Parce qu’il est pas revenu, parce qu’il m’a oublié, Rafe. Parce que c’est facile d’effacer un visage lorsqu’on a trop bu.
Les paumes se plaquent à son torse et les mirettes divaguent quand les phalanges caressent.

« Ouais, c’est vrai » dis-je le plus simplement du monde.

Il tend l’oreille, ne bronche pas, le pianiste. La suite de l’histoire attendue, les détails possiblement racontés comme pour enflammer les rumeurs ou les faire taire à jamais.
La pogne se tend jusqu’à son visage. L’index imprègne les contours de sa brave petite gueule au brun.

« J’suis sa nièce tu vois, c’est ça, notre super lien. Il est vieux et bougon, il aime pas bien le changement. Et les métas ben… ils changent tout son p’tit monde qui s’écroule t’vois ? J’sais pas pourquoi, il m’a jamais vraiment donné la cause de sa haine envers eux, enfin pas vraiment. »

Les doigts s’imprègnent du charnue de ses lèvres.

« Il dit que ce sont eux qui tuent par instinct. Qu’ils sont mauvais, sanguinaires, sauvage, ce genre de conneries tu vois. Mais j’crois qu’il a tort, ouais. J’crois pas que tout est blanc ou tout est noir. J’crois qu’il y a les nuances, les gens biens et les moins bien pis que c’pareil chez les métas. Enfin… pour ce que j’y connais hein. »


Je me redresse un peu, tourne la tête en direction d’une bagarre de chats. Ça miaule et ça gueule. Coup de crocs, coup de griffes, les touffes de poils s’envolent à cause du vent. Un frisson vient me mordre. Je reporte mon attention sur lui. Lui qui n’a qu’un visage et pas de nom. Le genre que j’aurai probablement oublié demain matin au petit déjeuner, tout comme il l’aura fait avec moi.
Et dans le désespoir, on fait des choses désespérées, désespérantes. Y a toujours les douleurs au cœur et à la tête. Y a toujours les souvenirs d’un autre qui hantent les pensées. Cet autre que je voudrais oublier, cet autre que je m’appliquais à oublier d'ailleurs, dans le fond de mon verre de whisky. L’addiction en héritage, enfant bâtarde qui ne mérite pas mieux qu’une fin misérable. Et si personne ne me retrouvera crevée d’une overdose, nul doute que je finirai dans un caniveau, les poumons blindés de ma propre gerbe, la noyade en échappatoire. La mort en présage, toujours, évidemment.
Les lèvres se pressent aux siennes de façon tout à fait maladroite. Y a le goût de l’ambre, ce petit goût acidulé qu’il garde encore sur les babines que je m’applique à lécher du bout de la langue. Complainte d’une alcoolique qui n’a pas terminé de boire.

Y a ses mains qui rejoignent les miennes, doigts entrecroisés et paluche portée aux lèvres pour les embrasser. Geste ridicule. Les fêlures en échos, ce quelque chose qui lie et délie.

« C’quoi ton histoire à toi, ton histoire avec tes mains et avec tes doigts magiques. Ceux avec lesquels tu composes ta musique lisse. »

Y a l’intérêt éveillé, à cause des phalanges. Et si on te les brisait ? Une à une, comme ça, juste pour connaître ton degré de résistance, d’acceptation de la souffrance. Et peut-être que t’étais un de ces gosses de riches, qui a été érigé en bon petit prodige de sa lignée. Je sais pas, moi, tu sais. J’ai jamais eu de don particulier à part celui de s’attirer des emmerdes mais ça, je crois que c’est une question de karma baisé, de scénaristes de vie à chier qu’il faudrait renvoyer.
Et y a son regard là, toujours sombre, toujours trop noir. Ce regard qui avale, laisse pantois. J’aimerais y comprendre un truc, un détail, pouvoir lire entre lignes, pouvoir comprendre pourquoi il est ici, à se peler le cul sur un banc froid de cette pute de ville, plutôt que chez lui.
Parce que personne t’attends, pas vrai ? Y a personne chez toi qui attend que tu reviennes, pour te couvrir de baiser ou d’je t’aime. J’lui laisse pas encore le loisir de répondre que j’embraye, passe la seconde.

« Tu veux que j’te dise ? J’crois que t’es seul, que t’as personne. Parce que j’sais, j’sais parce que j’suis comme ça, un peu, moi. »

Réflexion débile que je largue avec tout le sérieux du monde scotché au visage. Bouille enfantine qui aimerait rentrer dans la danse, trouver le sens de ce monde qui tourne trop vite et jamais dans le bon sens. Gamine délaissée qui ne trouve guère d’intérêt pour l’autre. L’autre érigé en grand inconnu qu’il ne faut surtout pas approcher, dont il ne faut surtout pas s’attacher. Parce que les autres c’est le mal. Ouais. Le mal absolu. Celui qui prend et qui arrache les lambeaux de cœur, les lambeaux de rien et les lambeaux de tout.

« Ouais, t’es tout seul et t’aimes ça. J’aime ça, moi aussi. Rien devoir à personne t’vois. Rien avoir à expliquer, juste rentrer, me contenter de fixer le vide et de m’y ancrer. Et toi, toi ouais, t’es un vide tout entier en ton dedans. »

C’est l’effet que ça m’fait, ouais, à chaque fois que je te regarde. J’ai l’impression de sauter dans le vide et de ne jamais y trouver de fond. C’est c’que t’es, toi. T’es un espèce de gouffre, voilà.


Revenir en haut Aller en bas

Invité

Invité


Message(#) Sujet: Re: Requiem Mer 28 Fév - 21:09

Bordel mais ils se sont enfilés tellement de verres que ça ? Enfin... C'était qu'une bouteille, non. Oui c'était qu'une bouteille. Il a pas vérifié le taux de brouilleur de pensées, peut-être bien que c'était puissant en alcoolémie. Il saurait pas dire, sa vue se trouble et découpe deux humaines pour le prix d'une. Tiens mais arrête de bouger, veux-tu. De quoi tu parles ? Si t'es sa nièce à ce putain d'enfoiré... bah fais quelque chose ? Dis-lui non, décoche le poing, lève les yeux, sors de ton cul de bouteille (mais allez même avec le verre tu peux mieux voir que lui, non). Ou bien tu courbes l'échine comme tu le fais pour tâter mes commissures, comme tu le fais pour me regarder comme on regarde la vie droit dans les yeux. À vrai dire ça ne sort ni de ses lèvres ni de nulle part. Même sur sa face un peu chaude sous l'effet du sang qui bouillonne on ne lit pas vraiment l'audace de sa réflexion. On ne lit rien. On a bien la lecture d'un homme qui ne porte pas de nom mais qui pourtant écoute ce qu'on susurre à son oreille entrainée par les mélodies sur le clavier. Il n'a juste pas souvent l'habitude d'entendre des conneries.

"Ferme-la," qu'il lâche comme le couperet. Ses paumes chahutent, grimpent le long des flancs féminins et trouvent une issue sous le textile. Ce n'est pas un geste de douceur. Ce n'est pas un geste d'attention. Il fouille. Et il comprend le relief des côtes. Là-dessus ses doigts pianotent, cherchent les creux et les bosses. Dis l'humaine, c'est pas normal que tu sois si maigre.

Puis elle déblatère, déroule le tapis des confessions sur l'histoire d'un pianiste qu'elle imagine. Qu'elle imagine bien même. Elle suppose une solitude qui met en exergue sa propre situation à elle. C'est comme on projette une image de soi-même en tentant de parler à la deuxième personne. Une introspection prise de distance qu'on décharge sur le quidam. Pour se rassurer, pour déposer le baume du pardon sur le boum boum des familles. Mais ça n'a pas d'effet sur l'homme, laisse la musique tranquille. Les cordes vibrent avec justesse et de manière mécanique : la panthère fixe, intensément, dans le bleu d'océan des orbes adverses. Solel il sait pas ce qu'il y voit. C'est brouillé comme s'il pleuvait. Comme si la mer était en colère, que ça éclaboussait les vitres et qu'on n'y décelait que les sillons des perles translucides et prises de terre. Du rien dans du tout. Elle parle du plus vide que le néant, sorte d'infinité propre à l'humain qui ne cesse de se lamenter sur son existence et ses états d'âme. Dans le cerveau métamorphe, la panthère dort. Elle dort mais ses vibrisses remuent dès qu'un mot un peu trop précis comme un rayon rouge sur la cible, atteint son ouïe féline. Elle dort mais elle écoute. Tous les deux ils écoutent en fait, mais il y en a un qui s'évertue à jouer celui qui s'en fout.

La chaleur des lèvres inconnues rencontre les siennes. Un petit choc électrique, sournois et à vif, trace son chemin en un éclair, marque la psyché puis le corps et l'esprit solitaire. C'est sûr. Pour que ça résonne aussi bien, ça demande un minimum d'espace dans les boyaux. Du vide. Pas tout à fait tort de dire qu'on est seul, même à deux. À trois, à quinze, à cent, à mille et à multiples. Là-dedans on est seul. Surtout elle, qui n'a pas de part animale. Surtout elle, chez qui il briserait les côtes cintrées s'il faisait un peu trop forte pression sur les os. Et il en ferait un autre instrument de musique.
Le chatouilleur de piano il poursuit sa visite du corps resserré à lui si pas collé, demande si elle aurait pas moins froid si elle était plus fringuée. Sous les caresses mi inquisitrices mi joueuses de la fille, l'entrée de son beau costume noir de plomb s'effeuille un peu, marque des plis et un début de peau dénudée. Le genre d'imperfection qui rendrait fou le mélomane s'il se voyait dans la glace avant la prestation. Mais bon. Ça l'arrange bien lui, de savoir que ce sera jamais que sa belle gueule qu'il aura pour reflet dans ces miroirs. Si ces choses pouvaient montrer la personnalité plutôt que la coquille, on aurait soudain bien plus de gens effrayés sur la planète. Putain mais maintenant on sait pourquoi les ivrognes passent leur temps à s'observer eux-mêmes dans le liquide de leur whisky.

Sans demander leur reste, ses doigts au contact précis quittent les dessous de tissu et accrochent les poignées qui jouent un peu trop avec la bordure de ses lèvres. Reprise du souffle, même si l'échange n'a été que fugace, voire insignifiant. Des baisers volés, caresses distribuées. De l'affection orpheline qui s'accroche à la jambe passante comme un gosse et les pans de la jupe maternelle. Solel gagne un froncement de sourcil sous la dernière remarque de la brune. C'est encore ce foutu vide.

Avec danger comme des prédateurs, les nez se rapprochent. Pas pour intimider vraiment, ni pour embrasser complètement. Juste assez pour que ça ne fasse pas trop gros plan déformateur. Vraiment juste assez. Le dehors ne compte plus. Le banc qui mouille les derrières non plus. Pas de chat, pas de crachat. "Et t'as pas peur. T'as pas peur de ce qu'on pourrait faire." Son emprise sur les poignets fins s'intensifie. "Tu passes tes soirées assise pour ne jamais chanceler debout sous le coup de la dure réalité, hein." Assise comme maintenant. Sur lui, comme si Solel c'était son amant. "C'est faible. Qu'est-ce qu'on peut bien briser de plus à ça." Des caresses soudaines sur les poignes prisonnières, du bout de ses pouces. Violence mêlée à la tendresse. C'est infondé, injustifié ; encouragé par ce qui court dans les veines. Et puis y a un sourire. Le sourire trop amusé, trop complaisant. Une humaine qu'il sermonne, qu'il attrape comme ça. Que ça dérangerait pas de mêler les lèvres encore une fois.

Alors il veut abréger. Terminer quelque chose. Ou bien amorcer un élément qui dort dans les entrailles féminines. Sans se départir de son rictus provocateur, il lance l'assaut de dernière minute. "Ce soir est un grand soir. J'ai le plaisir de t'annoncer que tu as du pouvoir : sous toi repose le corps sans défense d'un métamorphe qui réduit sa panthère au silence. Que fais-tu ? T'es pas du genre à t'enfuir. Achever dans l'optique de répondre à une tradition familiale ? Non plus. T'as autre chose dans les tripes."

Montre-moi qui tu es. Ce que tu vaux. T'es pas juste de la masse grouillante qui pullule ; je l'ai vu je l'ai senti. J'ai pas servi la bouteille à n'importe qui - c'est quoi ton nom ? C'est quoi, ton problème et ce qui laboure tes yeux ? Parle, réponds. Fais quelque chose, agis. Si tu ne fais rien je me lèverai. Je redresserai le col que tu défais, lorgnerai le caniveau aux rats comme si j'y avais oublié quelqu'un, et j'emboiterai le pas vers le bout de la nuit en me disant que tout aura été normal ici.
Revenir en haut Aller en bas

Contenu sponsorisé



Message(#) Sujet: Re: Requiem

Revenir en haut Aller en bas
 
Requiem
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» The requiem of death (Finisss)
» Requiem du Guerrier [Ombre]
» The Book. [Eva, Sonata, Requiem]
» REQUIEM V.2 ◑ « Flesh & Blood. // I'm Alive. »
» [UPTOBOX] Requiem for a Dream [DVDRiP]

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
INVERNESS RPG :: Archive rps-
Sauter vers: